L'école congolaise est en péril
En panne de projet moral et éducatif. Voilà la principale explication à la déliquescence du système congolais. Un système perclus d'incohérences, sclérosé par la machine tribale et les anti-valeurs, les revendications corporatistes, la corruption...et la rhétorique doctrinaire, ébranlé par les bouleversements sociétaux, scellé dans son immobilisme, son rejet de l'innovation, et l'indifférence pour ses meilleurs éléments.
Un système que particularisent un intellectualisme inapproprié, l'abandon des devoirs, la reproduction des enfants dits « de bonnes familles ou des autorités », un ostracisme inepte pour le capitalisme et l'entreprise, in fine la relégation au second rang de l'objet même de ce qui fut une vocation : donner aux jeunes congolais les armes de se construire, de trouver une place dans la société, d'être acteurs de la démocratie. Bref, un système incompatible avec la double obligation de réformer et de juguler les illégitimes inégalités mises en place volontairement par sassou-nguesso.
Comment, dans un tel terreau malthusien et nihiliste, espérer au Congo fertiliser l'esprit d'entreprendre ? Et pourtant les conditions de l'aggiornamento sont connues.
Peut-on espérer les appliquer ?
Le vieux modèle vocationnel républicain s'épuise, et cela affecte de nombreux métiers.
Nous militons pour que les enseignants soient recrutés à bac +1, formés dans des écoles professionnelles, et pour qu'ils apprennent le métier comme le font les Suédois, les Finlandais, les Japonais ou les Canadiens en occident. De plus, l'école républicaine autrefois avait un projet moral et éducatif : sous-jacent à l'apprentissage de savoirs, il s'agissait de former un individu à se maîtriser, à communiquer, à être responsable, bref à se construire. Ce projet moral a malheureusement disparu.
Chacun revendique une école équitable, juste, productrice de bons professionnels, mais personne n'est en mesure de dessiner l'essentiel : le "type d'individu" que l'on souhaite faire éclore. La communauté juvénile est confrontée au monde des savoirs et des évaluations. Le corps enseignant dénonce avec raison la décomposition des liens familiaux, la bêtise médiatique, une anomie généralisée ; mais, dépourvu de projet éducatif, concentré sur la performance et l'apprentissage des enfants, il contribue in fine à ce qu'il dénonce !
La société gagnerait à produire de jeunes adultes intellectuellement curieux, qui ont confiance en eux et dans les autres. Les jeunes congolais sont unanimes : ils confient à l'école le soin de les préparer à être performants, et à leur entourage celui de les former en tant qu'individus. La problématique du contenu de la "mission" des enseignants congolais est endémique. Comme les enseignants ne sont pas non plus des savants, alors que sont-ils ? Ce refus de la responsabilité éducative est, à nos yeux, inacceptable. Et même sotte, car la plupart des professeurs congolais en réalité l'assument naturellement au quotidien.
L'école - et, au-delà, les services publics - ne peut pas ignorer un fait : il lui appartient de participer, même modestement, à colmater la brèche, puisque la société n'assure plus suffisamment ses responsabilités en matière d'éducation. Mais cela exige de ne pas abandonner les enseignants congolais à leur sort et de les armer dans ce sens.
L'école congolaise a vocation à résister, mais aussi à former des résistants. Il ne s'agit, bien sûr, pas d'isoler les jeunes congolais des désordres et des passions du monde, mais simplement de les rendre plus intelligents pour comprendre le monde et y trouver, à partir de raisonnements autonomes, une place.
Que voulons-nous que nos enfants sachent et maîtrisent ? Savoir être et savoir penser : voilà à quoi l'école doit former en premier lieu. Il est capital d'apprendre aux enfants à devenir de futurs acteurs de la démocratie. Or comment y parvenir dans un système éducatif à ce point non démocratique et qui n'accorde ni droit ni leçon de vie collective aux apprentis ? Pour cela, encore faudrait-il réintroduire ce qui manque cruellement : la notion de droits et de devoirs.
Une bonne école, c'est une "communauté d'adultes" qui prend en charge une "communauté d'élèves" ; ce n'est pas une juxtaposition d'heures de cours saucissonnées sans cohérence ni lien ni sens entre elles. Plus la société se désocialise, plus l'école à le devoir de fabriquer des sujets "acteurs" et responsables.
Mais la société congolaise est bouleversée. Elle s'est durcie, compartimentée, précarisée. Qui donc ne veut pas le meilleur et le plus sûr pour ses enfants ? Qui donc est déterminé, au nom de cette nécessaire double contraction des inégalités scolaires et sociales, à ne pas placer son enfant dans les établissements les plus performants et les plus protégés des "mauvaises fréquentations" ? Le dessein et l'œuvre républicain, vers lesquels les citoyens congolais ont longtemps convergé, volent en éclats...
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